Il est peu probable que l’on trouve, parmi les observateurs de la conquête spatiale, un enthousiaste plus sincère que moi. Né en 1960, j’ai eu le privilège rare de vivre, dans la plénitude de l’enfance et de l’adolescence, l’intégralité des missions Apollo — et, bien entendu, la plus mythique d’entre elles. Après les grandes premières soviétiques qui avaient humilié l’Occident, les États-Unis s’étaient lancés, tardivement et avec une certaine fébrilité, dans une course aux exploits dictée moins par la curiosité scientifique que par les impératifs de la guerre froide. La phrase de Kennedy reste gravée dans la mémoire collective ; le point d’orgue, lui, fut posé en juillet 1969 sur la poussière lunaire.
Voilà pourquoi l’enthousiasme que l’on voudrait me faire partager autour du programme Artemis m’échappe profondément.
Ce qui se déroule sous nos yeux n’est, à tout prendre, qu’une tentative laborieuse de reproduire ce qui fut accompli il y a plus d’un demi-siècle — et qui fut accompli, disons-le sans ambages, infiniment mieux. Le sentiment qui prédomine n’est pas l’émerveillement, mais un déjà-vu tenace, presque irritant. On nous sert du réchauffé spatial, enveloppé dans des couches successives de communication institutionnelle et de faux suspense.
À ce déficit d’originalité s’ajoutent les pathologies propres à notre époque. Les théories complotistes qui prolifèrent sur les réseaux sociaux — et dont nous avions, dans les années soixante, la bonne fortune d’être épargnés. Les diffusions en direct sur YouTube où l’image demeure obstinément immobile pendant de longues heures, comme si l’inertie visuelle pouvait passer pour de la dramaturgie. Et, cerise sur le gâteau, ces journalistes de TF1 qui annoncent, avec l’aplomb désarmant de l’ignorance absolue, que l’humanité verra pour la première fois la face cachée de la Lune — comme si Apollo 8 n’avait jamais existé.
Nous vivons à l’ère de la bêtise journalistique érigée en système. Mais ce qui rend la situation proprement désolante, c’est moins l’incompétence des commentateurs que l’absence totale de souffle épique dans l’entreprise elle-même. Je cherche en vain, parmi tous ceux qui s’efforcent désespérément de nous convaincre que l’Histoire est en train de se faire, quelque chose qui ressemble à l’élan quasi universel qui avait saisi la planète en 1969. Je ne trouve rien. Quelques efforts méritoires, une rhétorique convenue, et beaucoup de vide.
La seule justification stratégique à peu près audible serait de devancer la Chine dans ce nouveau ballet lunaire. Mais c’est là un pari perdu d’avance : Pékin posera le pied sur la Lune bien avant que la NASA n’ait achevé ses interminables révisions budgétaires.
J’attendrai donc patiemment que ce cirque s’achève. Que les astronautes regagnent la Terre sains et saufs, après leur petit tour circumlunaire, leurs photographies déjà vues, leurs déclarations déjà entendues. Et je me demanderai, une fois de plus, ce que tout cela aura apporté à l’humanité.
Car là réside le véritable gâchis. Il eût été autrement plus exaltant de jeter les premières fondations d’une odyssée vers Mars — de donner à une génération entière un horizon digne de ce nom. Mais ni Elon Musk ni la NASA n’ont eu le courage d’affronter cette difficulté-là. Pour paraphraser librement Kennedy, ce pauvre voyage d’Artemis ne se fait pas parce qu’il est difficile. Il se fait précisément parce qu’il est facile. Et c’est en cela qu’il est, au fond, si profondément décevant.
