Monsieur le Président, Madame et Messieurs les ministres, mes chers collègues,
Ce monde nouveau est en train de naître sous nos yeux, et nous peinons à le comprendre.
La première puissance de la planète, garante de l’ordre actuel, est devenue celle qui le conteste. Elle était notre allié. Elle est aujourd’hui notre adversaire, avant de devenir peut-être demain notre ennemi. Elle était un rempart contre les dictatures. Elle semble sur le point d’en devenir une.
Si nous peinons à comprendre, c’est d’abord parce que le trumpisme est une incohérence : une doctrine simpliste, constamment démentie par des actes contradictoires.
L’isolationnisme est revendiqué à travers les droits de douane ou la traque des étrangers. Pourtant, jamais aucun président n’a commis autant d’ingérences. En un an, il a ordonné autant de frappes aériennes que Biden durant tout son mandat : guerre contre Israël, bombardement de l’Iran, frappes au Nigeria, en Somalie, au Yémen, en Syrie, au Venezuela. Il se proclame président de la paix, candidat au prix Nobel, tout en menaçant de nouvelles interventions au Canada, au Groenland, au Cambodge, à Cuba, en Colombie et au Mexique. Le seul pays dont il se désengage, c’est l’Ukraine. Les pourparlers traînent, les concessions à Poutine et le lâchage des Européens sont tels qu’ils finissent par rendre crédible ce qu’il accuse d’être Krasnov, cet agent russe recruté dans les années 1990 et objet d’un kompromat.
La deuxième absurdité, c’est l’absence totale de persévérance dans l’action. Trump se targue d’avoir arrêté des guerres en un an. Ce n’est le cas d’aucune d’entre elles. Au mieux, des cessez-le-feu fragiles ; au pire, des combats qui continuent. Nulle part un traité de paix n’a été signé. L’important n’est pas le résultat, mais les bonnes images pour la télévision. Trois petits tours et puis s’en va. Sa politique extérieure est celle d’un enfant de quatre ans qui pleure pour obtenir le jouet vu dans une vitrine, et qui le jette trois jours plus tard dans une malle après lui avoir arraché une jambe.
Incompréhensible est la volonté de casser le système international mis en place par les États-Unis depuis 1945. Que, dans un délire paranoïaque, les trumpistes interprètent comme un complot du monde entier contre leur pays, cela reste compréhensible — hors d’une hypothèse psychiatrique — tout comme la condamnation obsessionnelle de tout ce qu’ont fait ses prédécesseurs.
Incompréhensible aussi est l’attaque contre des alliés séculaires, pour reprendre langue avec des dictateurs en guerre contre l’ordre occidental. Le mépris du droit international au profit de ce qu’il appelle sa « morale personnelle ». La destruction du multilatéralisme et le retrait de dizaines d’institutions qui donnaient aux États-Unis une influence mondiale, pour se replier sur leurs frontières. D’où ils ne sortent que pour lâcher quelques bombes.
Et enfin, le pire : le renforcement du crédit de la Chine, seul rival crédible aujourd’hui et premier danger pour les démocraties. La Chine totalitaire sort gagnante de l’affaire des droits de douane. Elle apparaît aux yeux du monde comme une puissance stabilisatrice, face à un monstre militaire et technologique frappant au gré des humeurs de son président, avant de se désintéresser du chaos qu’il vient de créer.
Voilà où en sont les États-Unis en 2026.
Pour l’Europe, cette situation est tragique. Son principal allié devenu un adversaire, l’OTAN au bord du gouffre, les menaces sur l’un de ses territoires, la guerre commerciale, le lâchage de l’Ukraine que nous peignons à compenser. Tout cela, aggravé par les leçons de morale d’un génie des Appalaches, un vice-président aux manières de rottweiler, venu avec l’air condescendant des imbéciles pour nous sauver de nous-mêmes et nous sommer d’adopter la morale de sa bigoterie conservatrice.
Ce constat, chacun le connaît. Il reste à l’interpréter.
Pourquoi Trump est-il prêt à s’essuyer les pieds sur l’Europe au Groenland ? Pourquoi Poutine a-t-il cru qu’il pourrait envahir l’Ukraine sans réaction ? Pourquoi les Chinois inondent-ils l’Europe de leurs produits, trouvant toujours une porte d’entrée complaisante ? Pourquoi l’Europe, dont le PIB est comparable à celui des États-Unis ou de la Chine — et dix fois supérieur à celui de la Russie —, est-elle traitée comme une quantité négligeable ?
Parce que l’Europe n’est ni un pays, ni une puissance, ni même une confédération. Dépendante énergétiquement de la Russie, militairement des États-Unis, commercialement de la Chine. Son contresens historique sur les trente dernières années l’amène à s’effacer de l’histoire du monde, comme un visage de sable à la limite de la mer.
Pourtant, ses réalisations sont remarquables : la paix entre anciens ennemis, la libre circulation, le marché unique et la monnaie unique, la protection des droits fondamentaux, la politique sociale la plus généreuse. Mais elle n’a su répondre à trois problèmes majeurs : garantir sa propre sécurité, produire un système de décision efficace, et s’inscrire dans la grande révolution du XXIᵉ siècle — la révolution technologique, cognitive et financière.
Si nous ne parvenons pas à relever ces défis, l’alternative sera simple : la vassalisation auprès de nos alliés ou la soumission à nos ennemis.
Les solutions sont parfaitement identifiées. Un réarmement, une réindustrialisation et des investissements massifs pour devenir une Europe puissance militaire. Un saut fédéral, avec notamment l’extension des décisions à la majorité qualifiée, pour devenir une puissance politique. Enfin, la mise en œuvre des rapports Draghi et Lagarde pour redevenir une Europe puissance économique et commerciale.
Tout le monde sait cela, mais rien ne se passe. Depuis 2022, le président de la République a annoncé que la France et l’Europe entraient en économie de guerre. Quatre ans plus tard, les industriels nous disent que les commandes ne sont pas là. L’Ukraine, ravagée par la guerre, arrive aujourd’hui à produire 60 % de ses besoins militaires. Nous n’avons fait aucun saut quantitatif ou qualitatif.
En économie, tout le monde sait que la grande œuvre européenne, le marché unique, reste bien loin des objectifs de 1993, et que d’immenses barrières subsistent. Quant à la révolution technologique, nous sommes à des années-lumière de la mise en place des instruments financiers indispensables pour rattraper les États-Unis et la Chine.
Devant le danger qui se rapproche, nous avons commencé à réagir. Des milliards d’aides à l’Ukraine ont été votés pour pallier la trahison trumpiste. Une coalition de volontaires a été créée pour se soustraire au chantage des complices de Poutine au sein même de l’Europe. Nous avons commencé la mise en œuvre du rapport Draghi. Mais hélas, nous n’avons pas osé saisir les avoirs russes gelés. Nous avons refusé Sky Shield, qui pourrait protéger les femmes et les enfants ukrainiens mourant chaque jour sous les bombes d’un criminel de guerre. Enfin, deux ans après sa publication, seulement 10 % du rapport Draghi ont été mis en œuvre.
Les menaces sur le Groenland sont une épreuve de vérité. L’instrument anticor a été proposé. Il est adapté à la situation, comme l’exercice Arctic Endurance. Le risque est important, mais le risque opposé l’est encore plus. C’est l’occasion ou jamais de prendre l’initiative.
Trump n’est pas éternel. Sa cote s’enfonce chaque jour. Les Américains, à Minneapolis et ailleurs, relèvent la tête contre les violences de celui dont le rêve d’un césarisme ressemble de plus en plus à un technofascisme. Trump n’a pas les moyens politiques de mettre ses menaces à exécution. S’il fait l’erreur d’envoyer des troupes, ce sera le signal de son impeachment — les leaders républicains au Congrès viennent de le dire. S’il recule, ce sera le signal pour tous les Américains qu’on peut arrêter la marche vers l’autocratie.
Pour les Européens, laisser annexer le Groenland signifierait que nous avons accepté la soumission.
Si le Groenland était la première marche de notre résistance, puis de notre redressement, nous savons qu’il en faudra beaucoup d’autres.