Houellebecq ou la rente du désespoir

Dans le paysage littéraire contemporain, peu d’auteurs auront su transformer avec autant de constance leur propre noirceur existentielle en fonds de commerce aussi prospère. Michel Houellebecq, ce chantre autoproclamé de la déliquescence occidentale, récidive avec un nouveau recueil de poésies — le terme mérite ici ses guillemets — « Combat toujours perdant » dont la parution, soigneusement orchestrée comme tout produit bien packagé, ne manquera pas de trouver preneur auprès d’un lectorat décidément friand de mélancolie industrielle.

Il faut lui reconnaître cette lucidité mercantile : Houellebecq a identifié son marché avec la précision froide d’un consultant en stratégie. Dans un monde saturé de tristounets, comme il en existe légion, la désolation se vend. Et lui la vend bien.

Son œuvre, prise dans sa globalité, prétend ausculter l’atomisation de l’individu au sein d’une société occidentale en décomposition — misère affective, compétition sexuelle, solitude radicale — n’entrevoyant de salut que dans la mutation biotechnologique ou quelque quête éperdue de transcendance, quelque part vers Mars. Un diagnostic que l’on pourrait qualifier de courageux s’il n’était, à l’examen, aussi creux. Car ce qui frappe, à relire l’ensemble de cette production, c’est moins la profondeur de l’analyse que la platitude souveraine des conclusions. L’homme est seul au monde — nous le savions. Il vaut mieux être beau et riche que laid et démuni — merci pour l’information. Le fanatisme religieux est dangereux — l’actualité nous l’avait déjà enseigné, au prix fort. Les machines menacent l’humanité — une antienne si usée que même ses promoteurs les plus zélés l’ont discrètement abandonnée.

Paradoxalement, on pourrait presque lire son œuvre comme une forme détournée d’assistance au désespoir collectif — si l’auteur ne s’était pas lui-même prononcé contre l’euthanasie. Il y a là une cohérence morbide : prolonger la souffrance, s’en nourrir, en faire matière et substance. Au propre comme au figuré.

Ce qui demeure le plus troublant n’est pas l’obscurité de sa vision du monde — la littérature a toujours su accueillir ses Cassandre —, mais bien le vide qui s’y loge. Les prédictions houellebecquiennes, ces insights que l’on présente comme visionnaires, auraient embarrassé Nostradamus par leur banalité. Aucune subversion véritable, aucune fulgurance intellectuelle ne vient racheter l’ensemble.

Qualifier cette œuvre de désastre littéraire serait, en définitive, lui faire trop d’honneur — car le désastre, pour être littéraire, suppose encore qu’il y ait eu littérature.