L’usage unilatéral de la force par un État contre un autre État s’est insidieusement inscrit dans le paysage géopolitique contemporain comme une banalité à peine remarquée. L’étonnement n’est plus qu’un exercice de style diplomatique, une chorégraphie convenue dont chacun connaît les pas sans y croire véritablement. Nous assistons ainsi, après l’offensive américaine contre le Venezuela, à un ballet d’hypocrisies savamment orchestrées qui mériterait davantage l’analyse anthropologique que l’indignation morale.
La Chine exprime sa réprobation avec une solennité qui confine à l’ironie involontaire. Comment ne pas sourire, non sans une certaine amertume, en imaginant les protestations qui s’élèveraient si un État quelconque s’avisait d’intervenir militairement contre Taïwan ? L’outrage serait alors universel, absolu, incontestable. Le rire devient ici la seule réponse philosophiquement cohérente à cette comédie des vertus sélectives.
La France, fidèle à sa posture diplomatique qui oscille perpétuellement entre principe et prudence, produit sa déclaration coutumière – non pas d’intention, précisons-le, mais de principe. Autrement dit, elle déploie cette rhétorique sophistiquée qui consiste à tout dire en ne disant rien, art dans lequel notre diplomatie excelle depuis des décennies.
Le Danemark et le Groenland observent ces développements avec une anxiété bien compréhensible, conscients qu’ils figurent vraisemblablement sur la liste des prochaines « questions » à résoudre selon la nouvelle logique de force. Le Brésil, quant à lui, illustre parfaitement la schizophrénie diplomatique contemporaine : condamnation publique des méthodes, satisfaction discrète quant au résultat. Car personne, hormis les intéressés directs, ne versera de larmes sur le départ de Nicolás Maduro.
Mais précisément, là n’est pas la question. L’enjeu véritable réside dans ce à quoi nous assistons : l’enterrement progressif mais désormais accéléré des normes internationales et la marginalisation de l’Organisation des Nations Unies, remplacées par la réémergence d’une jungle où règne la loi du plus fort. Or, cette jungle n’a jamais démontré sa capacité à produire autre chose que le chaos – témoin l’état désolant dans lequel le Moyen-Orient se trouve après quatre-vingts ans de cette logique, avec Israël comme acteur principal.
Nous voici donc devant une porte désormais grande ouverte, légitimée paradoxalement par celle qui se présente comme la plus grande démocratie du monde, créant ainsi un précédent pour toutes les agressions interétatiques à venir.
Les États-Unis, dans leur posture hégémonique, demeurent convaincus que la force constituera leur protection perpétuelle. Cette certitude témoigne d’une méconnaissance remarquable de l’histoire – amnésie d’autant plus frappante pour une nation qui se veut le phare du monde libre. Car l’histoire, justement, nous enseigne avec une constance implacable qu’aucun empire, aussi puissant soit-il, n’a jamais échappé au déclin. La leçon est pourtant claire, inscrite dans les ruines de Rome, de Byzance, des empires coloniaux européens : l’hubris précède invariablement la chute.
