Il existe, dans la grammaire géopolitique contemporaine, une cartographie du Bien et du Mal d’une simplicité désarmante — presque enfantine, si elle n’était pas si lourde de conséquences.
Le Bien, dans cette cosmologie binaire, porte un visage précis : américain, de préférence blanc, idéalement anglo-saxon. On y associe, par extension naturelle, l’Occident européen, l’Australie, et bien sûr Israël — dont le statut de puissance du Bien semble garanti non par ses actes, mais par la souffrance historique qu’il a endurée, comme si le statut d’ancienne victime garantissait le nouveau statut de blanc comme neige. Raisonnement primaire, certes, mais d’une efficacité rhétorique redoutable.
En face, le Mal se décline en deux registres. Le Mal ordinaire regroupe ceux dont « la tête ne nous revient pas » — Chinois, Russes, peuples du Sud, pays arabes, sauf naturellement ceux dont le pétrole justifie une amitié circonstanciée, ou dont les plages méritent qu’on y passe ses vacances. Et puis il y a le Mal absolu, l’islamisme radical, invention relativement récente — apparu, rappelons-le, à la fin des années 1970 en Afghanistan, en réaction précisément à l’ingérence soviétique, puis nourri, ironiquement, par les erreurs stratégiques des forces du Bien elles-mêmes.
Au cœur de cette géographie morale se trouve le conflit du Moyen-Orient, que l’on désigne pudiquement comme un « conflit entre deux États », alors que chacun sait qu’il n’en est rien. À l’origine : l’attribution, en 1948, d’une terre promise à un peuple meurtri — une terre qui appartenait à d’autres. Voilà l’origine de tout, même si l’origine n’est pas la cause.
Car si l’Iran et ses alliés ont pris les armes, ce n’est pas contre Washington, mais contre ce qu’ils perçoivent, non sans arguments, comme une puissance colonisatrice. La colonisation, dans l’histoire récente de l’humanité, a rarement suscité un soutien sincère — sauf lorsqu’elle s’exerce avec la bénédiction d’une grande puissance disposant d’un droit de veto. Les Nations Unies ont voté, encore et encore, des résolutions condamnant l’expansionnisme israélien. Elles ont été systématiquement neutralisées par le veto américain, dont les motivations réelles demeurent, à ce jour, singulièrement peu transparentes.
Faute de pouvoir rivaliser militairement avec des arsenaux financés par les États-Unis, les résistances ont puisé dans une autre forme de puissance : la foi. Une foi qui peut, comme l’histoire le démontre, déplacer des montagnes — et faire déchanter les empires. Les Soviétiques l’ont appris en Afghanistan. Les Américains également, avant de répéter l’erreur. Il semble décidément que les forces autoproclamées du Bien peinent à résoudre les équations que le Mal leur soumet.
Monsieur Trump, en déchirant l’accord nucléaire iranien, a refermé la dernière porte diplomatique. On récolte aujourd’hui ce que cette décision a semé : une escalade militaire qui n’est certes militaire, mais nullement une solution. Israël, qui pratique l’art de l’élimination ciblée depuis 1948, devrait pourtant savoir mieux que quiconque qu’on ne résout pas une idée en assassinant ses porteurs. Les États-Unis, eux, ont éliminé Ben Laden — et l’islamisme a resurgi, hydre implacable, sous d’autres visages.
Nous sommes donc là, à regarder des milliers de tonnes de bombes s’apprêter à tomber sur la population civile iranienne, sans que rien n’indique qu’un gouvernement démocratique émergera des décombres — l’Afghanistan nous ayant fourni, sur ce point, une leçon d’une clarté cruelle. Sans que rien n’indique non plus que les États-Unis tireront le moindre bénéfice stratégique ou énergétique de cette aventure. Et pendant ce temps, Israël envahit à nouveau le Liban-Sud, comme si le cycle était condamné à se répéter indéfiniment.
Il y a, dans tous ces conflits, un dénominateur commun que tout le monde connaît et que peu osent nommer aussi directement : Israël. Et tant que Washington maintiendra ce soutien inconditionnel à un État pratiquant ouvertement la colonisation, rien ne changera.
À moins, peut-être, que les élections de mi-mandat américaines ne marquent un tournant. Il semble que même la base électorale la plus fervente de Monsieur Trump commence à s’interroger : ce soutien coûteux bénéficie-t-il réellement aux États-Unis ? La réponse a toujours été non — et cette évidence met peut-être, enfin, du temps à s’imposer.
C’est là, dans cette lassitude qui monte, que réside le seul motif raisonnable d’optimisme.