Le naufrage de notre humanité

En torpillant, sans préavis ni justification militaire crédible, un navire de la marine iranienne dans les eaux internationales au large des côtes indiennes, la marine américaine et son état-major ont révélé, avec une brutalité désarmante, leur conception profonde de l’humanité — ou plutôt, l’abîme de son absence.

Ce bâtiment, rappelons-le, rentrait d’une parade navale. Il ne constituait, par aucune définition sérieuse du terme, une menace imminente pour quiconque. Il était pourtant chargé de centaines de marins — des hommes dont on connaît la passion pour la mer, et dont on peut raisonnablement supposer qu’ils avaient tous, quelque part, des familles qui les attendaient. Des hommes qui n’avaient jamais directement participé à la répression intérieure du régime iranien. Ce n’était pas leur mission.

Et c’est ainsi qu’un sous-marin nucléaire américain — le fleuron de la puissance militaire occidentale — a choisi de couler lâchement ce pauvre petit bateau, en sachant pertinemment qu’il allait massacrer des centaines de personnes et plonger des milliers de familles dans le deuil. Sans avertissement. Sans menace caractérisée. En appuyant simplement sur un bouton.

Puis en retournant à ses occupations.

On m’objectera peut-être, avec ce fatalisme commode qui sert souvent d’alibi moral : c’est ça, la guerre. Non. Justement, la guerre — même dans ses expressions les plus sombres — obéit à des règles, à une éthique minimale que le droit international a mis des siècles à construire. Je vois difficilement un sous-marinier français, sous quelque commandement que ce soit, couler sans sommation un navire ne présentant aucune menace directe. Cela s’appelle un crime de guerre. Pas une opération militaire. Un crime.

Ce qui se joue ici, c’est précisément l’effet pervers de cette esthétisation de la guerre que l’on observe depuis des décennies dans la communication militaire américaine — ces clips soigneusement produits qui réduisent le conflit armé à un jeu vidéo, où l’on appuie sur des boutons propres, loin du sang et des cris. Les sous-mariniers américains, peut-être sincèrement convaincus d’avoir accompli un geste technique et neutre, ont rejoint leurs couchettes. Quelque part, des centaines d’hommes coulaient.

Cet événement est passé quasi sous silence aux États-Unis, en Israël, et — ce qui est autrement plus préoccupant — dans la majeure partie de la presse internationale. Comme l’a été, d’ailleurs, le massacre de plusieurs dizaines de jeunes filles dans une école iranienne. Ces silences-là ne sont pas des oublis. Ce sont des choix.

Est-ce là l’humanité dont M. Trump entend nous convaincre qu’elle serait la marque distinctive de son retour au pouvoir ? Son ministre de la Défense s’est chargé d’en préciser la teneur, sans métaphore ni ambiguïté : Notre but en Iran, c’est de détruire, détruire, détruire, et de tuer. On ne saurait être plus explicite.

Les observateurs les plus avisés ont longuement débattu, sur les plateaux télévisés, des objectifs de guerre de l’administration Trump. La conclusion, unanime, est qu’il n’en existe aucun de cohérent. M. Trump ne gouverne pas au jour le jour — il gouverne à l’heure, à l’impulsion, suivant en cela la doctrine israélienne qui consiste à bombarder tout ce qui bouge, sans stratégie lisible ni terme défini. Téhéran subit aujourd’hui le même traitement méthodique que Gaza : une destruction systématique que certains n’hésitent plus à nommer génocide.

Et l’on se berce d’illusions si l’on croit que couler lâchement ce navire iranien aura porté le moindre coup au régime des mollahs. Personne, à bord de ce bâtiment, n’était partie prenante des décisions du pouvoir iranien. Ce massacre n’a affaibli aucune structure de l’État. Il a seulement endeuillé des familles, et un peu plus abîmé ce que nous appelions encore, il y a peu, le droit international.

Quant aux procès pour crimes de guerre — n’y songeons pas. MM. Trump et Netanyahu ont pris soin, depuis suffisamment longtemps, de piétiner méthodiquement les fondements juridiques qui auraient pu en permettre l’avènement. Ils leur ont substitué, avec une cohérence glaçante, le droit des massacreurs.