Moi, don Cristóbal Colón, amiral de la mer océane, vice-roi et gouverneur des Indes

« Christophe Colomb a découvert l’Amérique »

Quelle phrase dans l’histoire de l’humanité est plus célèbre que celle-ci ? Et quelle phrase en même temps est plus fausse. Christophe Colomb n’a pas découvert ce que nous appelons aujourd’hui Amérique et qui à l’époque ne portait pas ce nom. Il a découvert bien plus que cela.

Le rêve

Les expéditions de Christophe Colomb au-delà de l’océan Atlantique c’est avant tout le rêve d’un homme et d’une vie. Le rêve est bien naturel pour un navigateur expérimenté comme lui. Quand on contemple en permanence l’horizon de l’océan, comment ne pas se demander ce qu’il y a au-delà ? Il y eut bien plus tard dans l’histoire de l’humanité un rêve d’envergure égale. Des hommes qui avaient eu sous les yeux depuis toujours la Lune se sont demandé s’il était possible de l’atteindre. Mais il y a une différence essentielle entre les deux rêves, Christophe Colomb et les gens de son époque rêvaient de se rendre à un endroit qu’ils avaient à peine imaginé et qu’ils ne voyaient pas. De ce point de vue les expéditions de Christophe Colomb restent la seule véritable grande aventure humaine de découverte.

Le projet

Pour explorer ce qu’il y a au-delà de la ligne d’horizon en direction de l’Ouest depuis l’Espagne, il faut des navires, il faut des capitaines, il faut des gens, il faut des provisions. Christophe Colomb était originaire de Gênes en Italie. Il pense tout d’abord à présenter son projet au roi du Portugal puisque le Portugal à l’époque est le pays en pointe dans les nouvelles découvertes maritimes. Le roi du Portugal refuse son offre et Christophe Colomb se tourne alors vers les souverains d’Espagne. Le budget, même pour les souverains d’Espagne, est considérable, mais l’enjeu est aussi de faire de l’Espagne et de leurs souverains le leader des royaumes chrétiens.

Quels sont les buts de ce projet d’exploration ?

Le but premier est de trouver des richesses, et principalement de l’or. Des épices également. Le deuxième but est d’étendre le royaume d’Espagne à des terres nouvelles probablement peuplées de gens à christianiser. Et ceci en empruntant une route que l’on pensait courte et totalement novatrice, la route de l’Ouest, pour couper l’herbe sous le pied des Portugais qui atteignaient à cette époque le sud de l’Afrique et s’apprêtaient à remonter vers l’Extrême-Orient et pour s’affranchir du commerce par voie terrestre long et couteux en intermédiaires.

La première expédition (1492-1493)

Le 3 août 1492, Colomb part de Palos de la Frontera (Huelva) avec trois navires, deux caravelles, la Pinta et la Niña, et une caraque, la Santa María et pas plus de 90 membres d’équipage.

Une première escale a lieu aux îles Canaries du 9 août au 6 septembre. Le 12 octobre 1492 la terre est en vue après avoir traversé l’océan Atlantique. Il a donc fallu environ cinq semaines pour traverser l’océan des Canaries jusqu’à la première terre rencontrée aux Caraïbes. Car Christophe Colomb ne le sait pas mais c’est bien aux Caraïbes qu’il accoste. Il pense être arrivé dans l’archipel japonais (sic!) et fait enregistrer par son notaire la possession de ces îles au nom du roi d’Espagne. Il est en fait arrivé à ce que l’on connaît aujourd’hui comme San Salvador, une petite ile de l’archipel des Bahamas:

La monumentale erreur

Outre l’aventure que représente cette exploration, qui restera sans doute unique dans l’histoire de l’humanité, l’extraordinaire est qu’elle repose sur une monumentale erreur. Christophe Colomb atteint une île des Caraïbes mais il est convaincu, et le sera toute sa vie, qu’il a atteint l’Asie du Sud-Est, toute la région inconnue grandement à l’époque et qui va du Japon jusqu’à l’Inde (les Indes).

Aussi incroyable que cela puisse paraître, les connaissances de l’époque ne permettaient pas de s’imaginer qu’il puisse y avoir un océan Pacifique de l’autre côté de la Terre, excusez du peu, et un continent américain, entre l’océan Atlantique et l’Asie du Sud-Est.

Mais n’imaginez pas que Christophe Colomb soit parti sur un coup de tête, ce n’était pas le genre de personnage, il a scrupuleusement étudié pendant des années tous les textes disponibles, ceux qui relataient des voyages maritimes, ceux des philosophes grecs de l’Antiquité, et énormément il faut le dire ceux de la mythologie chrétienne dont il était profondément imprégné. C’est ce mélange de connaissances scientifiques, de théorie, de mythologie, et de religion, qui va fonder sa conviction que la distance entre l’Espagne et l’Inde est très réduite. Voilà la raison pour laquelle il s’est lancé dans ce voyage sans guère de craintes. Si vous connaissez l’histoire des sciences et de l’antiquité grecque, à ce stade vous pourriez être étonné, puisque vous savez que l’on connaissait très précisément la circonférence du globe terrestre depuis Ératosthène, né en 276 avant Jesus-Christ… Christophe Colomb connaissait aussi cette information. Alors pourquoi a-t-il préféré l’ignorer ? Eh bien principalement parce qu’il était un pur produit de l’ère chrétienne totalement imbibé par les livres saints. Nous ne sommes pas encore à la renaissance et les découvreurs comme Christophe Colomb ne sont encore pas libérés les dogmes. On peut aussi avancer une autre hypothèse, il savait que selon les calculs très précis d’Ératosthène son voyage ne serait probablement pas possible car il devrait traverser des océans bien trop étendus. C’est sans doute pour cette raison là qu’il s’est volontairement aveuglé et a calculé que son voyage jusqu’en Asie du Sud-Est serait plutôt court. Il n’avait pas tort sur ce point, son voyage fut plutôt court, il avait tort sur l’autre, il n’est jamais arrivé en Asie du Sud-Est. Mais cela il ne pouvait pas le savoir.

Que sait-on de Christophe Colomb et de ses expéditions ?

Nous avons des écrits de sa main même, des écrits des gens qui écrivaient pour lui, des écrits des gens qui ont relaté ses voyages, des écrits de son fils. Je me suis basé pour cet article sur l’ouvrage « La découverte de l’Amérique : écrits complets : 1492-1505 » publiés aux éditions « La Découverte » en 2015.

Les premiers contacts avec la population locale

Sujet de fantasmes, qui n’a pas présent à l’esprit les illustrations de nos livres d’histoire montrant les Européens rencontrant pour la première fois des sauvages, avec l’inévitable échange de verroterie contre de l’or ?

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Ceci est historiquement exact. Christophe Colomb relate lui-même les premiers contacts avec ceux qu’il appelait les Indiens puisqu’il pensait être en Inde. Et ces contacts sont plutôt amicaux. Le gros problème était l’absence de langue commune. Assez rapidement des Indiens capturés sont formés comme interprète mais cela n’a jamais vraiment fonctionné. Christophe Colomb insiste sur l’aspect amical de ces populations, il décrit leur apparence physique, il dit que la plupart d’entre eux n’ont pas de vêtements, qu’ils semblent disposer à des échanges pacifiques avec ces étrangers venus de l’autre côté de l’océan.

En fait ce n’est pas surprenant, n’oublions pas que le but premier de Christophe Colomb était de trouver de l’or en très grande quantité. Ce n’était pas seulement le but principal du voyage c’était une véritable obsession. Il n’est quasiment aucune page de ces récits qui ne mentionnent pas plusieurs fois ce sujet de la recherche de l’or. Pour trouver cet or il avait besoin de savoir où se trouvaient les mines ou les rivières où le trouver. Il ne pouvait le faire avec l’aide des populations locales car les terres qu’il avait découvertes était à la fois très nombreuses et très vastes. Il était exclu que lui-même et les quelques dizaines de personnes avec lui se lancent dans des explorations de ces terres. Voilà une des raisons pour laquelle Christophe Colomb n’a pas au début exercé aucune violence contre ces populations.

Christophe Colomb était un homme très prude et très religieux. Il n’a jamais abordé la question du rapport entre ses hommes et les femmes locales. Nous savons naturellement il y a eu des rapports forcés ou pas et qu’en particulier la syphilis a été rapportée en Europe grâce à la première expédition de Christophe Colomb.

L’esclavage

C’est la question qui vient immédiatement à l’esprit après celle de la quête de l’or, ce premier explorateur des Antilles avait-il dans l’idée de réduire les populations locales en esclavage ? La réponse vient de son caractère très pragmatique. Il explique que les Indiens qui collaboraient avec lui , lui montraient où était l’or et travaillaient pour lui pour en chercher. Ils n’avaient aucune raison d’être réduits en esclave puisqu’ils étaient en quelque sorte des esclaves volontaires. Cependant tout Indien, reprenant sa terminologie, qui refuserait de se soumettre ou pire qui attaquerait les Européens serait naturellement soit tué, soit puni, soit réduit en esclavage. Pour ce qui concerne les punitions, l’usage était à l’époque de couper les oreilles et le nez, que le coupable soit d’ailleurs un indien ou un européen. Christophe Colomb explique en détail pour quelles raisons il préférait cette punition à tout autre. Il explique qu’en coupant les oreilles et le nez on montre toute la population de façon visible qu’une personne a commis un crime contre les Européens et a été puni en conséquence, dans l’esprit de Colomb cette punition a très clairement un rôle d’exemple. Ne pensons pas qu’il faisait preuve là d’une cruauté spécifique à l’égard des populations autochtones, ce type de traitement était également infligé couramment en Espagne.

La question de l’esclavage d’une façon plus générale est à remettre dans le contexte de l’époque. Nous sommes à peine sortis du Moyen Âge, l’Espagne vient à peine de se débarrasser des Maures. L’usage d’avoir des esclaves est extrêmement répandu pas seulement en Espagne. Mais il est à noter que les opinions divergent. Christophe Colomb ramène de son premier voyage quelques personnes pour les montrer au souverain d’Espagne, mais à part l’aspect curiosité, cela ne soulève pas l’enthousiasme en particulier de la reine d’Espagne qui ordonne à Christophe Colomb de ne pas prendre ces personnes en esclavage et de les ramener dans leur pays. On peut penser que sa volonté exprimée ici relevait de la morale chrétienne. Nous ne sommes pas encore aux périodes de l’esclavage industriel. Il n’y avait pas encore d’intérêt économique à massivement mettre en esclavage des populations.

Était-il persuadé d’avoir atteint les Indes ?

C’est la question centrale de cette aventure. J’ai toujours entendu dire et lu que Christophe Colomb avait toujours été persuadé d’avoir atteint les Indes. J’ai lu l’intégralité de ses propres récits et franchement je n’en suis pas personnellement convaincu. Christophe Colomb était un homme intelligent, cultivé, féru d’astronomie et de géographie, et très bon marin. S’il s’est persuadé lui-même d’avoir atteint les Indes et a raconté cette belle histoire, c’est sans doute parce qu’il ne pouvait tout simplement pas faire autrement. Le but de sa vie et de ses voyages c’était d’atteindre les Indes pour les souverains d’Espagne. Ne pas les atteindre c’était tout simplement l’échec de sa vie et surtout une perte financière énorme puisqu’il était intéressé au profit économique de ses voyages. Je suis assez intimement persuadé et cela transparaît quasiment dans tous ses écrits qu’il s’est auto persuadé d’avoir atteint les Indes et qu’il a toujours été convaincu intimement sans pouvoir l’avouer à personne qu’il avait échoué dans son projet. Plusieurs raisons à cela. Il savait pertinemment que la circonférence de la Terre n’était pas celle qu’il avait mise en avant pour justifier son voyage. Il mentionne à plusieurs reprises dans ses écrits ce qu’il appelle le grand Khan, et ce fameux grand Khan seigneur des terres d’Asie du Sud-Est de la Chine de la Mongolie, il était persuadé qu’il le rencontrerait au détour d’une des îles des Caraïbes. Aucune chance n’est-ce pas ? Comment peut-on confondre un indien Caraïbes vivant nu avec un guerrier mongol ou chinois que Marco Polo avait déjà décrit auparavant ? C’est tout simplement une méprise impossible.
Autre chose presque plus important. Si Christophe Colomb était persuadé d’avoir atteint les Indes, il aurait très bien pu tenter de continuer son voyage vers l’ouest pour rejoindre l’Afrique du Sud et remonter vers l’Espagne. Pourquoi ne l’a-t-il jamais fait ? Pourquoi n’a-t-il pas tenté d’être le plus grand navigateur de tous les temps en faisant le premier tour du monde ? La réponse pour moi est simple, il savait qu’il n’était pas en Asie du Sud-Est est très loin de l’être et qu’il y avait un barrage infranchissable entre lui et l’Asie du Sud-Est. Dans ses écrits il cite cette possibilité en disant qu’il pourrait revenir en Espagne par la route maritime de l’Ouest, mais il ajoute immédiatement qu’il renonce à ce projet parce qu’il n’a pas assez de vivre, qu’il y a des tempêtes etc. etc. Il faudra attendre le troisième et surtout le quatrième voyage de Christophe Colomb pour qu’il touche terre comme on disait à l’époque c’est-à-dire qu’il aperçoive les terres du continent américain et pas seulement les îles des Caraïbes. Car Christophe Colomb a bien longé les côtes du Panama puis du Venezuela au cours de son troisième voyage. Il s’est évidemment aperçu que ces côtes étaient immenses et surtout illimitées et qu’il était impossible de les franchir donc qu’il n’était pas en Asie du Sud-Est. Il ne lui restait que quelques années à vivre à ce moment-là et il est resté dans son récit originel, ce qui est compréhensible, de la découverte des Indes. Nous n’oublions pas qu’il avait été nommé vice-roi des Indes avec les rémunérations qui vont avec…

A-t-il trouvé de l’or ?

Très peu. Il n’a jamais trouvé le fameux eldorado. Mais l’or étant le but premier de son expédition il a toujours prétendu constamment au cours de tous ces récits qu’il y en avait potentiellement beaucoup. Il fallait absolument convaincre les souverains d’Espagne de continuer à financer ses expéditions. Il s’est menti à lui-même pendant toutes ses expéditions et a menti de façon éhontée à ses financeurs. En utilisant toutes sortes de stratagèmes. Les souverains d’Espagne étaient de plus en plus réticents à le financer, ils hésitaient entre l’espoir de richesses et la déception du peu d’or que Christophe Colomb ramenait. Toutefois, il est à noter que Christophe Colomb avait eu une intuition à la fois géniale et terrible, il avait imaginé au-delà des contrées qu’il avait visitées et qu’il ne connaissait pas, des montagnes d’or. Il n’avait pas tort. Il a même prédit que ces montagnes d’or seraient la raison principale du génocide des populations locales, il pensait là aux conquistadors qui viendraient après lui.

Les colonies

Son but était-il de s’installer dans les terres qu’il avait découvertes et d’y établir une colonie ? Pas dans l’immédiat et en tout cas ce n’était pas le but premier. Mais il a fallu bâtir tout de même au bord des côtes à l’endroit où l’on accostait des fortifications, des entrepôts de vivres, de munitions car il fallait pouvoir laisser des gens sur place, en effet tous ne faisaient pas sans cesse le voyage entre les Antilles, pardon les Indes, et l’Espagne. Et ces premiers établissements de colonies ont plutôt très mal tourné. Une de ces colonies a été massacrée par les autochtones, pendant que Christophe Colomb était revenu en Espagne. Du moins c’est ce qu’il a dit et pensé immédiatement. Il semble que cela ne soit pas aussi simple et qu’il y a eu au sein de cette colonie des dissensions entre Européens qui aient conduit à des guerres fratricides. Bien qu’il y ait eu également des massacres d’Européens par des populations locales, c’est également un fait avéré.

L’héritage

Alors après ces quatre voyages, suivi peu d’années après par sa mort, quel héritage de Christophe Colomb ?
Il a découvert et exploré la plupart des îles des Caraïbes. Il a frôlé la Floride et a donc failli découvrir la terre ferme de l’Amérique. Il a eu le courage de traverser un océan sans savoir où il allait et s’il allait revenir. Il a ouvert la voie aux expéditions futures, en particulier celle de Cabral en 1500 qui découvre les côtes nord-est du Brésil. Ce furent ensuite les expéditions des conquistadors dans le reste de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud avec les effets dévastateurs que l’on connaît aujourd’hui.

Conclusion

Je ne peux que vous conseiller la lecture de cet ouvrage « La découverte de l’Amérique : écrits complets : 1492-1505 » publiés aux éditions « La Découverte ». C’est bien sûr un formidable récit d’aventures, une aventure humaine pleine d’espoirs et de déconvenues, surtout lors de ses deux derniers voyages. Mais cette erreur historique de la découverte des Indes qui ne l’étaient pas restera sans doute pour l’éternité ce qu’il y a de plus extraordinaire dans ses expéditions.

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Titre original: 1492, Conquest of Paradise
Réalisation: Ridley Scott
Acteurs principaux: Gérard Depardieu, Sigourney Weaver, Armand Assante, Fernando Rey

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